Extrait du Testament des glaces ; réflexions à l'origine de la création des Robinsons des glaces . (…) « Le froid que connaissait encore la seconde moitié du XIXe siècle permettait à la banquise polaire d’atteindre communément une quinzaine de mètres d’épaisseur. Cette banquise dérivait sur des milliers de kilomètres avant de fondre dans les eaux du Labrador ou de Terre- Neuve. À présent, cette même banquise est trois à cinq fois moins épaisse et se disloque à hauteur de la terre de Baffin. Des naufragés à qui il arriverait aujourd’hui une aventure comparable à celle des marins de l’expé- dition de Hall, emportés vers le sud par le glaçon sur lequel ils avaient échoué, périraient vite noyés. Les scientifques estiment que la couche de glace de l’océan Glacial aura prochainement moins de deux mètres d’épaisseur, ce qui signife qu’avant même qu’elle ne se mette à dériver vers le sud, l’été l’aura anéantie. La banquise pluriannuelle, ou paléocrystique, se forme par accumulation hiver après hiver. Quand les hivers seront trop doux, les étés trop longs – ils le sont déjà –, elle sera remplacée par une banquise annuelle banale qui ne dépasse pas un mètre d’épaisseur et disparaît au plus tard en juillet. Plus aucun danger, alors, pour les Polaris, les Alert, les Proteus, navires des expéditions légendaires. Il est prévu d’ouvrir une route commerciale passant par le pôle Nord et via laquelle pétroliers et porte-conteneurs relieront la Sibérie au Canada. Quant au passage du Nord-Ouest, légendaire tant que la glace le rendait infranchissable, il a d’ores et déjà rendu l’âme et les navires marchands ont commencé à l’emprunter. Victoire pour l’homme qui, à polluer joyeusement l’atmosphère, aura fini par vaincre ces formidables banquises que même les plus puissants brise-glace ne parvenaient pas à repousser. Victoire, une fois encore, de la technologie sur la nature, de la sécurité sur le danger, du rationnel sur le mystère. Victoire ! D’aucuns présagent que l’océan Glacial Arctique sera navigable dès l’été 2015. Avec la fin des glaces pluriannuelles dispa- raîtra le dernier espace naturel sur lequel l’homme ne pouvait laisser sa trace. Et l’un des grands écosystèmes qui gouvernent l’équilibre thermique de la Terre. J’ai connu ces banquises seigneuriales, ces îles blanches et paisibles. J’ai frémi devant ces forces majestueuses, ces forces océanes, étaux polaires qui si longtemps défendirent le toit du monde de toute empreinte et de toute souillure. Je m’ébahissais de leur masse, gravissais leurs renfements, remplissais ma gourde à leurs bassins. J’ignorais être l’un des tout derniers à les fouler. Avec une caméra, je cadrais Émeric s’engageant dans une course sur le dos de l’un de ces monstres en me lançant « Surveille les kayaks ! ». « Oui, oui ! » répondais-je, l’œil derrière l’objectif, sachant bien que nos bateaux ne glisseraient pas d’une pareille rade. Il faisait grand soleil. Poussée par la dérive, la plaque fourbissait le front d’un glacier adjacent. Quelques images filmées. Des documents d’histoire naturelle d’une valeur bientôt inestimable, puisque ce milieu en sursis aura demain disparu. Histoire natu- relle… Le terme n’a jamais été aussi juste : de la nature, il ne nous restera bientôt plus que l’histoire. Ce que nous perdrons dans le périmètre du Pôle, nous le perdrons sur le reste de la planète. Car sans le gel et sans le blanc pour la retenir, la désolation descendra jusqu’à nous. Je ne retournerai pas là-bas réaliser une première sportive, même si personne à ma connaissance ne s’est engagé volontairement sur une mer caparaçonnée de champs paléocrystiques. Les Inuit comme les aventuriers choisissent pour voyager la saison du printemps, quand la banquise annuelle, franche et plane, permet un déplacement rapide. Ils profitent aussi de l’été, une fois la débâcle terminée, pour mettre leurs embarcations à l’eau. Mais en saison intermédiaire, tant qu’on ne sait laquelle de la glace ou de l’eau l’emporte, chacun reste à terre. Les secteurs encerclés par la glace plurian- nuelle sont inhabités car ils ne permettent à aucun moment de l’année un déplacement sûr. L’hiver, les crêtes de compression élèvent trop d’obstacles ; l’été, ces banquises invincibles libèrent un passage pendant une heure mais l’obstruent l’heure d’après, condam- nant l’embarcation qui se serait attardée. L’ours aime sauter d’un morceau de banquise à l’autre, mais quand la glace vient à manquer, il se met à l’eau et poursuit à la nage jusqu’au prochain groupe d’îles fottantes. Au moyen d’un kayak qui tantôt navi- guerait comme toute embarcation de sa catégorie, tantôt serait tracté sur la glace à la façon d’une pulka, il serait possible d’évoluer sur ce milieu réputé impra- ticable. Être à l’aise sur l’eau autant que sur la glace, voilà le secret. Pour qui s’adapterait à cette ambivalence, rien ne semblerait insurmontable. Comme le seigneur ours, être souple, habile, rapide, étanche… En plus de lui, s’équiper d’une tente dont les sardines seraient remplacées par des broches à glace, et voyager à quatre afn d’exécuter des tours de garde. Veiller la nuit aux mouvements des banquises, évidemment, et prévenir la visite des maraudeurs aux yeux d’ébène. Jamais, il me semble, on n’envisagea de déambuler sur une mer glaciale de cette façon. L’aventure serait belle, mais en même temps qu’elle serait pour la première fois tentée, elle connaîtrait sa dernière édition. L’équipée de la dernière fois. Quatre compères se hasardant sur ce qu’après eux nul être humain, quelle que soit sa fortune, ne pourra plus jamais ni voir, ni éprouver. La glace polaire disparue ne reviendra pas avant mille ans. » Extrait du chapitre « L’aventure vitale », Le Testament des Glaces –Emmanuel Hussenet @ Transboréal, 2008
Interprétation poétique des relations entre l'homme et la nature. Texte et images : Emmanuel Hussenet - Dernier chapitre du Testament des glaces -
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